Aux Ateliers…


Nouvelle écrite par Françoise Graux.

La honte ! papa, aujourd’hui, n’est pas allé travailler, de l’autre côté du pont, aux Ateliers.

Ateliers du chemin de fer, lieu assez mystérieux parce que, quand il travaillait en « décalé » et que j’allais à midi lui porter à la grille d’entrée sa gamelle , il ne fallait pas se risquer au-delà du trottoir.

Un jour, petite fille contente de voir son papa arriver, j’ai couru au-devant de lui dans l’allée du savoir-faire : le cerbère de l’entrée m’a « houspillée » de belle manière : faut dire qu’il n’était pas du clan cheminot, celui-là ! Le gardiennage était confié à un service extérieur : mesure profondément ridicule ! Imaginez-vous l’ouvrier lamba, ajusteur, tourneur, chaudronnier, repartant chez lui en dissimulant une locomotive volée sous sa pélerine ?

Pas mon papa, en tout cas, et donc, ce jour-là, j’étais honteuse pour lui : il revenait à midi avec un sac plein de poissons …

C’est à peine si, quelques jours plus tard, en franchissant le pont du chemin de fer, celui à partir duquel on avait une vue panoramique sur les Ateliers, j’osais tourner la tête en direction des deux énormes réservoirs qui dominent encore les lieux.

Ces réservoirs servaient peut-être à alimenter les locos en vapeur, mais ils avaient aussi comme rôle de prévoir un incendie, quand des postes tels que la chaudronnerie étaient particulièrement exposés aux risques de feu.

L’eau était gratuite : était-ce celle du Cubry, qui traverse toujours les lieux et que le projet de réhabilitation propose de libérer de ses conduites souterraines ? était-ce la Marne toute proche ? y’avait qu’à remplir les réservoirs ! Beaucoup plus rarement, ils étaient vidés et curés.

C’était un de ces jours exceptionnels que papa était allé à la pêche : je compris mon erreur quand je sus que, ce jour-là, tous les papas étaient rentrés chez eux, avec dans leurs besaces les poissons qui avaient jusque là vécus heureux, loin de leur rivière natale, dans le mystère des deux maxi-réservoirs des Ateliers, terminant parfois leur vie au court-bouillon dans la chaudière des locos.

 Et papa retrouva son auréole : il n’était pas un ouvrier fraudeur!

D’ailleurs, y en a-t-il jamais eu un seul aux Ateliers ? Interrogez les anciens, ils seront unanimes quant au sujet : comment ternir par quelque emprunt douteux l’aura de la grande entreprise qui rayonnait dans toute la contrée , au point que, aujourd’hui encore , à Damery (ou ailleurs ), nombre de piquets de clôture ont la même et excellente facture que les barres métalliques utilisées au quai de Marne ? c’est un exemple parmi d’autres … Interrogez les anciens , ils seront unanimes sur le sujet.

Mais un jour, peut-être, « ON » m’a raconté que « IL » avait eu une idée bizarre :

Au moment de franchir la grille au cerbère, celui-ci l’arrête : nonobstant la solidarité cheminote , « quelqu’un » avait prévenu la sentinelle, lui signalant que « IL » n’avait jamais été bossu .

IL doit obtempérer, très étonné qu’on lui demande d’ôter, par ce froid, la pélerine qui l’englobe.

IL, grand, costaud, capable de transporter un lourd chargement s’exécute : deux énormes courroies lui cisaillent les épaules, arrimant dans son dos, non pas quelque petite lime ou tournevis comme mon papa et ses copains en avaient chez eux, mais un gigantesque engin sophistiqué comme on n’en voyait que dans cette entreprise à la pointe du modernisme technologique.

 IL , maintenant, ajoute la colère à la surprise :

 « Ah ! les vaches !! y m’on collé un étau dans l’dos !

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